Les 40 ans du premier référendum: la nuit de la longue question

8963c21eb6862ad01450c59e06c908c1

Le référendum de 1980 n'a jamais porté sur la souveraineté du Québec, mais sur une négociation constitutionnelle avec Ottawa


Un des aspects les plus surprenants du référendum de 1980 est sans aucun doute la taille de la question posée aux Québécois. 


• À lire aussi: Les 40 ans du premier référendum: et si le Québec avait dit oui? 


Quelque 115 mots. Une enfilade de concepts juridiques et de la science politique : définition de la souveraineté ; promesse de tenir un second référendum. Trois points-virgules. On peut dire qu’elle était complexe. 


« Elle était surtout complexe parce qu’on a perdu », tempère Daniel Latouche à l’autre bout du fil. 


Professeur de science politique à McGill, il acceptera en juin 1978 l’invitation de René Lévesque à intégrer son cabinet afin de préparer le référendum, en général, et de trouver une question gagnante, en particulier. 


« Je suis identifié à cette question-là », admet-il à l’autre bout du fil, un brin dépité. 



Daniel Latouche, politologue, conseilla René Lévesque. On le voit ici en 1992, dans le documentaire <i>Le mouton noir</i>.

Photo d'archives

Daniel Latouche, politologue, conseilla René Lévesque. On le voit ici en 1992, dans le documentaire Le mouton noir.




Souveraineté-association 


Nationaliste, Latouche n’est toutefois pas un péquiste pur jus. Il s’avérera un allié de taille du ministre Claude Morin. Ce dernier était reconnu comme un modéré, père de l’« étapisme », une stratégie patiente, graduelle, passant par un, puis deux référendums, pour en arriver non pas à l’indépendance, mais à la souveraineté-association. 


À sa première rencontre avec Morin, d’ailleurs, Latouche raconte que le ministre lui a montré confidentiellement la question qui devrait selon lui être posée : un mandat pour négocier un amendement constitutionnel qui aurait pratiquement vidé le gouvernement fédéral de ses pouvoirs. 


« On blaguait en disant : on pourrait peut-être laisser les timbres-poste à Ottawa ? », se rappelle Latouche avec amusement. 


Si la souveraineté-association, ce n’était pas l’indépendance pure, il reste que ce n’était pas non plus, du moins au départ, un simple réaménagement des pouvoirs dans le Dominion. 


Et pour plusieurs au gouvernement et au caucus péquiste, la souveraineté-association, c’est bien mou. On rêvait d’un pays souverain. 


Parizeau résiste 


Le ministre des Finances Jacques Parizeau, évidemment, était le principal représentant de ceux-là. Ils militaient pour une question claire, portant sur la souveraineté. 


Mais Parizeau sera tenu des mois dans l’ignorance quant aux réflexions sur la question. 


Jusqu’à la fameuse nuit du 19 au 20 décembre 1979 où, comme le raconte Latouche, les membres du conseil des ministres « ont entrepris de rédiger une question à 23 personnes ». 








Qui sont les hommes et les femmes derrière nos politiciens? Emmanuelle présente... un balado animé par Emmanuelle Latraverse.





Morin était arrivé avec quelques lignes, un brouillon. « La question courte, “Êtes-vous pour ou contre la souveraineté-association ?”, n’a jamais été sur la table », soutient Latouche. 


Après des heures de discussion, ce fut « la dictée du premier ministre » (expression du journaliste Pierre Godin). René Lévesque propose sa version qui en plusieurs points s’apparente à celle qui sera finalement posée. 


« Mal foutu » 


Jacques Parizeau est déçu. « Le libellé me semble mal foutu, donnant trop de prise à l’adversaire. Je n’aime pas la façon dont c’est rédigé », raconte-t-il à son biographe Pierre Duchesne, en mai 2000. 


Il propose un ajout : la mention de l’utilisation de la même monnaie. 


Par ailleurs, déjà réfractaire à l’égard du référendum, l’idée d’en évoquer un deuxième, dans le libellé, l’irrite profondément. 


Il négociera énergiquement et obtiendra un compromis : on parlera de deuxième consultation s’il y a changement de régime politique.  


Un consensus semble être atteint. Bernard Landry détend alors l’atmosphère en lançant : « On devrait peut-être mettre SVP à la fin ? » 


Parizeau parti, « tout le monde a son manteau sur le dos » quand le ministre Denis Vaugeois lève la main et rappelle que la loi exige une question en une phrase. D’où les points-virgules.  


En pleine nuit, les bonzes du ministère de la Justice révisent ensuite le libellé. Et apportent des modifications pour éviter toute contestation. 


Le compromis Parizeau au sujet de la deuxième consultation est alors évacué. 


« Monsieur » en prendra connaissance en chambre, lorsque René Lévesque lui-même rendra publique la fameuse question. Il en restera meurtri. 


« Voter sur le fond » 


Quarante ans plus tard, Daniel Latouche estime qu’avec une question beaucoup plus « dure », le OUI aurait sans doute fait quelque chose comme 3 % de moins. 


« Les gens, quand ils votent, ils ne le font pas sur la qualité littéraire de la question. Ils votent pour ce qu’ils pensent être le fond de l’affaire. »  


La voici, avec ses 115 mots 



Referendum de 1980

Photo d'archives




« Le gouvernement du Québec a fait connaître sa proposition d’en arriver, avec le reste du Canada, à une nouvelle entente fondée sur le principe de l’égalité des peuples ; cette entente permettrait au Québec d’acquérir le pouvoir exclusif de faire ses lois, de percevoir ses impôts et d’établir ses relations extérieures, ce qui est la souveraineté et, en même temps, de maintenir avec le Canada une association économique comportant l’utilisation de la même monnaie ; aucun changement de statut politique résultant de ces négociations ne sera réalisé sans l’accord de la population lors d’un autre référendum ; en conséquence, accordez-vous au gouvernement du Québec le mandat de négocier l’entente proposée entre le Québec et le Canada ? OUI OU NON »