Radicalisation

La réintégration d’un réserviste au passé extrémiste crée un malaise dans son équipage

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La réhabilitation existe-t-elle uniquement pour les djihadistes ?


Des membres d’une base de la Réserve navale à Calgary se disent consternés par la façon dont les Forces canadiennes ont rétabli dans ses fonctions un matelot identifié par Radio-Canada comme étant l’administrateur d’un forum néonazi notoire.




Quatre matelots affectés à la base NCSM Tecumseh ont contacté Radio-Canada pour dénoncer la décision de la Marine royale canadienne de permettre au matelot 1re classe Boris Mihajlovic de revenir au travail sans les rassurer sur le fait qu’il ne représentait plus aucun danger.


En décembre, Radio-Canada avait confirmé que M. Mihajlovic se cachait derrière le pseudonyme Moonlord et qu'il était un des administrateurs d'Iron March, un forum néonazi qui a donné naissance au groupe terroriste Atomwaffen Division. Le forum a cessé ses activités en 2017.


Joint par Radio-Canada en décembre, M. Mihajlovic affirmait regretter d'avoir participé à ce site et assurait qu’il avait tourné la page.



À la suite de notre reportage, il a été suspendu le temps que les Forces canadiennes enquêtent. Au début de juillet, il a été aperçu alors qu’il retournait au travail à la base.


Le 13 juillet, le commandant Joseph Banke a envoyé un message vidéo au personnel de la base pour expliquer la décision de réintégrer M. Mihajlovic. C’est cette vidéo qui a dérangé certains matelots de la base, qui croient que leurs dirigeants ont manqué de transparence dans ce dossier et qu’ils ne les ont pas prévenus que M. Mihajlovich avait été réhabilité.


Il est temps que nous regardions vers l’avant. Je crois à la réhabilitation plus qu’au châtiment et il est temps que ce membre revienne au travail parmi nous, a déclaré M. Banke dans la vidéo, envoyée à CBC par une de nos sources. 


Un homme avec un uniforme naval parle à la caméra.

Capture d'écran de la vidéo envoyée par le commandant Joseph Banke à l'équipage du NCSM Tecumseh le 13 juillet pour expliquer la réintégration de Boris Mihajlovic.


Photo : Capture d’écran




Certains d’entre vous se sentent victimisés. Je vous entends, a-t-il continué. Nous ne pouvons pas combattre la haine avec plus de haine. Nous devons continuer à bâtir l’avenir ensemble. Nous devons réhabiliter ensemble. Nous allons soutenir le matelot en question ensemble.



Dans la vidéo, M. Banke ne nomme pas M. Mihajlovic.


Cette vidéo nous a été envoyée plus d’une semaine après que [M. Mihajlovic] est revenu parmi nous. Pour nous, c’est trop peu, trop tard. Peut-être auraient-ils dû nous avertir que cette personne revenait sur la base, a affirmé un des matelots, qui désire préserver l’anonymat parce qu’il craint de faire l’objet de représailles de la part de ses supérieurs.


Dans un courriel, la Marine royale canadienne (MRC) a soutenu que la décision de rétablir M. Mihajlovic avait été prise le 15 juillet et que le commandant Banke en avait informé l'équipage dans une vidéo immédiatement après.


Or, les matelots contactés par Radio-Canada assurent que la vidéo a été envoyée le 13 juillet et que M. Mihajlovic était revenu en poste avant que celle-ci ne soit diffusée. La MRC n'a pas donné suite aux questions de Radio-Canada quant aux contradictions entre son histoire officielle et le témoignage des matelots.


En outre, le choix du moment de diffuser la vidéo n'est pas la seule chose qui a dérangé les matelots ayant témoigné à Radio-Canada. La vidéo donne l’impression que c’est aux personnes racisées de passer à autre chose, plutôt qu’à la Marine d’aborder le danger qu’il pose, a déploré un matelot.


Les quatre matelots qui ont témoigné à Radio-Canada ont demandé de préserver leur anonymat.


Ça me laisse un arrière-goût amer. J’aimerais pouvoir dire aux personnes racisées qui travaillent sur cette base que nous ne tolérons pas ce genre de sottises, mais clairement je ne peux pas, a lancé un autre matelot.


Un matelot qui s’identifie comme une minorité visible a avancé que la présence de M. Mihajlovic dans la base le met fortement mal à l’aise.


Je songe à quitter la Réserve navale ou à faire le saut vers l’Armée, parce que je ne veux pas être en présence de ce type ou me retrouver dans cet environnement. Je ne me sens pas du tout à l’aise, a-t-il ajouté.


S’ils ne font rien, c’est fini pour moi.


M. Mihajlovic a confirmé qu’il est de retour au poste et que cette situation a causé un certain émoi, mais a refusé de commenter.


Pas de solution miracle pour réintégrer des personnes déradicalisées


L’émoi provoqué par le retour de M. Mihajlovic soulève des questions quant à la meilleure façon de réintégrer des personnes au passé extrémiste.


Margaux Bennardi, du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence de Montréal, juge qu’il n’y a pas de solution miracle et que les cas sont tous traités de façon individuelle. Elle affirme que, dans le cas présent, il serait important de permettre à M. Mihajlovic ainsi qu’à ses collègues d’exprimer leurs inquiétudes.


On pourrait créer un espace forum pour permettre aux autres membres de l’équipage d’exprimer leurs craintes sans avoir peur d’être jugés, affirme-t-elle. La Marine pourrait par exemple nommer une personne pour écouter leurs doléances.


Pour la personne en processus de déradicalisation, il serait important de créer des facteurs de protection, par exemple en lui permettant de se sentir acceptée au sein de la communauté. Il faudrait aussi réduire des facteurs de vulnérabilité, en évitant qu’elle ne se sente exclue.


Des groupes anti-haine joints par Radio-Canada ont indiqué qu’il faudrait des réprimandes claires de la part de la Marine et des excuses publiques de la part de M. Mihajlovic.


Il n’a jamais publiquement dévoilé la nature de son implication dans le mouvement néonazi, il n’a jamais fait d’excuses publiques et nous ne l’avons pas vu prendre la responsabilité des torts qu’il a causés, a écrit dans un communiqué Meyer H. May, directeur général du Centre Simon-Wisenthal.


Nous devons le voir promettre de réparer le mal qu’il a fait et entreprendre des démarches en ce sens, a écrit sur Twitter Evan Balgord, directeur général du Canadian Anti-Hate Network. Les Forces armées canadiennes doivent l’encourager à présenter ses excuses pour que le public puisse être convaincu que le fait de le réintégrer était une bonne décision.


Trois des quatre matelots qui ont témoigné à Radio-Canada croient que M. Mihajlovic n’a pas sa place auprès des Forces canadiennes, même s’il s’est déradicalisé. Ils affirment qu’il a terni la réputation des Forces armées, puisqu’il était membre actif des Réserves navales pendant qu’il était aussi administrateur du forum Iron March.


Je crois que c’est génial [qu’il affirme avoir tourné la page]. J’espère que c’est vrai, je veux le croire, parce que ce serait horrible s’il avait à continuer sa vie avec autant de haine et de colère dans son cœur. Malheureusement, même si je crois qu’il devrait avoir une deuxième chance dans la vie en général, je ne crois pas qu’il devrait porter l’uniforme, a dit l’un d’entre eux.


La MRC reconnaît qu’une décision a été prise de maintenir [M. Mihajlovic] en service après la conclusion de son enquête, selon le capitaine Christopher Daniel, officier de relations publiques. Toutefois, la MRC se prive de donner des détails sur celle-ci en raison de la Loi sur la protection des renseignements personnels.


Lorsqu'il y a une possibilité de sauver la carrière d'un membre qui a été réadapté, la MRC tentera de le faire en utilisant des mesures administratives officielles, a expliqué le capitaine Daniel. Dans de tels cas, des mesures correctives telles qu'une formation en éthique pourraient être nécessaires.


En guise d’indication que M. Mihajlovic a tourné le dos à l’idéologie néonazie, le capitaine Daniel cite l’article de Radio-Canada ayant mené à la suspension du matelot, dans lequel il avait exprimé des regrets.